Une histoire de nuage et de vent…

Prédication du pasteur Eric de Bonnechose du 20 juin 2021 au Temple de Mérignac à l’occasion de la cérémonie de baptême de Yann Tere Ata ANDRIN

Lecture biblique :
 
Or il y avait, parmi les Pharisiens, un homme du nom de Nicodème, un des notables juifs.
Il vint, de nuit, trouver Jésus et lui dit : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui vient de la part de Dieu, car personne ne peut opérer les signes que tu fais si Dieu n’est pas avec lui. »
Jésus lui répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis : à moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. »
Nicodème lui dit : « Comment un homme pourrait-il naître s’il est vieux ? Pourrait-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère et naître ? »
Jésus lui répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis : nul, s’il ne naît d’eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu.
Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit.
Ne t’étonne pas si je t’ai dit : “Il vous faut naître d’en haut”.
Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. »
Jean 3 : 1-8 (TOB)

Le petit nuage porté par le vent…

Hier soir en relisant les deux textes que nous avons choisis pour ce jour avec les parents de Yann, je me suis aperçu que c’étaient deux histoires de vieux ! Abraham déjà âgé de 75 ans quand il se met en route à l’appel de Dieu, et Nicodème dont on ne connaît pas l’âge mais qui reconnaît lui-même qu’il est vieux et qu’à cet âge-là, naître est une affaire impossible… On peut se demander comment cette histoire de vieux peut nous parler aujourd’hui, alors que nous avons baptisé un enfant qui n’a pas 2 ans ! Comment parler de ce qui est devant les pas du petit Yann, avec ce baptême, sans qu’il soit obligé d’attendre 75 ans pour en vivre quelque chose ?

C’est évidemment une autre raison qui nous a conduits vers ces deux textes de la Bible. Et cette raison nous est apportée par Yann lui-même, par le nom qui lui a été donné par son grand-père. Car à Tahiti, les enfants reçoivent un nom qui est donné par un ancien de la famille ; pour Yann un nom qui a été choisi, qui a été senti, qui a été discerné par son grand-père maternel. Ce nom c’est Tere Ata, ce qui veut dire : « le nuage qui file ». On voit tout de suite combien ce nom correspond au petit Yann, qui est vif, éveillé, astucieux, qui ne tient pas en place, qui file comme un nuage pressé par le vent !

Le nuage qui file nous a conduits à relire ce récit de l’Évangile, où Jésus dit au vieux Nicodème :

« le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. »


Oui, petit nuage qui file, porté par le vent, tu le sens bien ce vent, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Tu ne peux pas le saisir, tu ne peux pas identifier sa source ni son but, tu ne peux pas l’enfermer dans une boîte, tu ne peux pas être sûr qu’il sera toujours là quand tu le voudras ; il t’échappera toujours. Et pourtant, petit nuage, tu peux t’appuyer sur lui pour filer, pour changer de forme, pour aller plus loin rencontrer d’autres nuages, pour vivre une vraie vie de nuage, vivante et poétique.

Nicodème, l’homme qui savait

Mais pourquoi donc Jésus parle-t-il ainsi du vent au vieux Nicodème ? Parce que Nicodème aurait bien envie de s’envoler, mais il ne sait pas comment faire. Nicodème est un vieux religieux, un pharisien, un notable. Et tout cela fait de lui une personne qui ne peut plus beaucoup bouger.

  • Il est âgé, donc déjà plein d’expériences de vie qui balisent son chemin ; il sait ce qui est prudent ou imprudent ; il sait ce qui a des chances de marcher et ce qu’on a déjà essayé plein de fois sans succès ; il sait ce qui se cache derrière les mots, derrière les attitudes, derrière les visages des gens, il a des étiquettes pour tout cela. Tout cela, il le sait.
  • Il est pharisien aussi, un type de religieux très porté sur la loi ; l’application stricte de la loi de Moïse. Depuis des années et des années il a appris à connaître et même à aimer cette loi. Et dans sa tête il y a cette idée à la fois simple et sage : si tu te comportes comme il faut, comme Dieu le veut, comme Dieu l’a dit dans sa loi, alors tu seras sur le chemin de la bénédiction et du bonheur.

Il sait cela, Nicodème, et il en est convaincu parce qu’il est devenu un notable parmi les juifs ; cette sagesse, ce sens de la religion, de l’obéissance, de la morale, lui ont réussi. Il a obtenu l’estime des gens, et même il a bien réussi dans sa vie professionnelle. On ne sait pas quel était son métier, mais on apprend plus tard dans l’Évangile qu’il apporte pour l’embaumement du corps de Jésus 30 kilos d’aromates, ce qui est énorme (le prix de la myrrhe, qu’on faisait venir du Yemen à dos de chameaux puis par bateaux, atteignait parfois le prix de l’or !)

La myrrhe était transportée, depuis les lieux de production situés dans l’actuel Yémen, par les caravanes de chameaux des Nabatéens jusqu’à Pétra, à partir de laquelle elle était redistribuée dans tout le bassin méditerranéen. La forte demande, la difficulté d’augmenter la production ainsi que les contraintes liées au transport ont fait de la myrrhe un produit particulièrement coûteux, qui se négociait au même prix, au poids, que l’or.

Nicodème est donc un homme bien assis, un homme qui sait. Et c’est comme cela d’ailleurs qu’il aborde Jésus : « Rabbi, nous savons que tu es un maître qui vient de la part de Dieu »… Nous savons… Mais on sent bien que quelque chose s’est déjà fissuré en lui.

  • Il sait avec les autres ; mais s’il vient voir Jésus, n’est-ce pas parce qu’il sent déjà qu’il y a quelque chose d’autre qu’il ne sait pas ? Quelque chose qui se dégage de cet homme et qui l’impressionne, qui lui parle, et qu’il ne comprend pas ?
  • Il sait avec les autres ; mais pourtant il vient seul, comme s’il était différent des autres, comme si dans son cœur et dans son esprit une question était venue, une question toute personnelle.
  • Il sait avec les autres ; mais pourtant il vient de nuit, il a peur qu’on le voit… ou bien plus grave : cette nuit exprime symboliquement qu’il n’y voit plus grand-chose, que quelque chose dans le fond de son être est devenu aveugle, qu’il passe par une crise intérieure.

Jésus et la nouvelle naissance

Jésus sent tout cela.

« Nicodème, Nicodème, je te le dis : pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faut naître de nouveau ; il faut naître d’eau et d’esprit. »


Jésus est un hypersensible des failles humaines. Il sait à quel point nos assurances, nos savoirs, sont souvent des masques qui viennent cacher nos questions et nos peurs. Et il sent quand tout à coup le cœur s’entrouvre, pour oser aller y voir de plus près, dans ces questions et dans ces peurs. Non pas pour profiter de la fragilité des gens, mais au contraire, pour les conduire en douceur vers une meilleure connaissance d’eux-mêmes. Et du même coup, vers une meilleure connaissance de Dieu. Car ces deux connaissances sont liées intimement. La connaissance de Dieu, et la connaissance de l’homme.

Naître de nouveau. Sentir que les choses de Dieu ne sont pas une somme de savoirs, de connaissances, d’assurances, de protections, mais que les choses de Dieu sont un monde nouveau, un monde différent. Un monde où l’on ne maîtrise pas tout, mais où l’on peut sentir les choses intérieurement, un monde où l’on peut même être porté, guidé par une logique nouvelle, des inspirations nouvelles. Naître de nouveau, comme un petit nuage qui se laisse porter par le vent.

Et cela, Jésus ne se contente pas de le dire, mais il le vit lui-même, dans les premiers mots de la réponse qu’il fait à Nicodème. « Amen, amen, je te le dis… »  On retrouve plusieurs fois cette expression dans la bouche de Jésus. On la traduit parfois par : en vérité, en vérité… comme si Jésus voulait donner plus de force à ses paroles. Mais je pense que ce « amen, amen » signifie autre chose de plus profond. Amen veut dire : oui, c’est cela, d’accord, c’est bien cela… A qui Jésus parle-t-il, en disant amen, amen ? Sinon à Dieu lui-même, comme s’il venait de se connecter en lui-même à ce Dieu qu’il ne cesse de prier comme son père ?

A chaque fois qu’il parle ainsi, Jésus naît de nouveau, il se laisse porter par le vent de l’esprit de Dieu. Il va écouter au plus profond de lui ce que lui murmure la voix de son père, de son père qui est au ciel et qui lui parle au plus profond de lui. Jésus est Jésus parce qu’il sait écouter cette voix, parce qu’il sait reconnaître ce vent de l’esprit de Dieu. Jésus parle du royaume de Dieu parce qu’il en connaît l’entrée : un royaume où l’on entre tout petit, tout déchargé de ses prétentions, de son besoin de reconnaissance ou de domination ; un royaume où l’on entre comme un petit enfant, les mains ouvertes et le cœur disponible.

Être parent...

Chers parents qui avez accueilli cet enfant dans votre foyer, vous en avez sûrement senti quelque chose, de ce royaume-là. Car être parent, c’est en même temps être émerveillé, et faire de la place. Aimer, c’est s’émerveiller et faire de la place. Être parent, c’est accueillir en soi une écoute nouvelle, une présence intérieure de ce petit être encore si dépendant, et dont il faut pressentir et comprendre les besoins. La femme est enceinte pendant 9 mois, mais c’est pendant beaucoup plus longtemps que les parents deviennent enceints de leur enfant, et qu’ils intègrent en eux-mêmes sa présence.

Être parent, c’est donc entrer dans une vie différente, où l’on n’écoute plus seulement sa vie propre, ses besoins propres, son fonctionnement propre, mais où l’on se laisse habiter par un petit nuage qui file au gré du vent. La comparaison a ses limites bien-sûr, parce que l’enfant a aussi besoin que ses parents existent par eux-mêmes, et lui rappellent qu’il n’est pas le centre du monde. L’enfant n’est pas Dieu. Mais l’esprit d’enfance nous apprend quelque chose du royaume de Dieu. Et l’expérience d’être parent aussi.

Je n’ai pas pu m’empêcher de relire ce texte magnifique du poète Khalil Gibran, qui certainement connaissait et avait médité cette image du vent qui souffle où il veut, et dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Relisons-le ensemble :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même, Ils viennent à travers vous mais non de vous. Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées, Car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes, Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves. Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux, mais ne tentez pas de les faire comme vous. Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s’attarde avec hier. Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés. L’Archer voit le but sur le chemin de l’infini, et Il vous tend de Sa puissance pour que Ses flèches puissent voler vite et loin. Que votre tension par la main de l’Archer soit pour la joie ; Car de même qu’Il aime la flèche qui vole, Il aime l’arc qui est stable. »
Khalil Gibran (1883-1931)

Naître d’eau…

Et le baptême, me direz-vous ? N’est-ce pas l’entrée dans le Royaume de Dieu ? Est-ce que Jésus ne dit pas qu’il faut naître d’eau et d’esprit, et donc passer par le baptême ? Est-ce que tous les baptisés sont déjà dans le Royaume de Dieu ?

Ce serait mal comprendre l’Évangile de Jean. Le baptême n’est pas une nouvelle loi, qu’il suffirait d’observer pour être en règle avec Dieu. Le baptême est un signe qui indique la porte du Royaume, mais ce n’est pas la porte. Le baptême, en tant qu’acte rituel, ne nous fait pas naître de nouveau. Le baptême parle de la nouvelle naissance, il montre la nouvelle naissance, il accompagne parfois la nouvelle naissance, mais il n’est pas la nouvelle naissance.

D’ailleurs l’eau est comme le vent. L’eau de la rivière nous échappe, nous pouvons la prendre un peu dans nos mains, nous y baigner, en boire un peu, mais elle nous échappe. Comme le petit nuage d’ailleurs, rempli de plein de gouttelettes d’eau. Nous ne pouvons pas l’attraper. On ne peut jamais attraper l’âme d’un enfant, l’âme d’une personne. On peut l’approcher, on peut s’y rafraîchir, mais on ne peut pas l’attraper et l’enfermer.

L’eau du baptême est une eau de liberté. Elle n’est pas là pour que nous possédions quelque chose, elle est là pour que nous tendions les mains, et que nous les tournions vers Dieu, comme on plonge ses mains dans le ruisseau. Que chacun de nous, et que Yann Tere Ata en particulier puisse être de ceux qui le découvrent, et qui en vivent.

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