Sur un chemin relationnel

Prédication de la pasteur Corinne Gendreau du 18 septembre 2022 au Temple de Mérignac.

Lecture biblique :

1 Il disait aussi aux disciples : Un homme riche avait un intendant ; celui-ci fut accusé de dilapider ses biens. 

2 Il l’appela et lui dit : Qu’est-ce que j’entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être mon intendant. 

3 L’intendant se dit : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire l’intendance ? Bêcher ? Je n’en aurais pas la force. Mendier ? J’aurais honte. 

4 Je sais ce que je vais faire, pour qu’il y ait des gens qui m’accueillent chez eux quand je serai relevé de mon intendance. 

5 Alors il fit appeler chacun des débiteurs de son maître ; il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ? 

6 — Cent baths d’huile, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, assieds-toi vite, écris : cinquante. 

7 Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? — Cent kors de blé, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet et écris : Quatre-vingts. 

8 Le maître félicita l’intendant injuste, parce qu’il avait agi en homme avisé. Car les gens de ce monde sont plus avisés dans leurs rapports à leurs semblables que les fils de la lumière.

9 Eh bien, moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec le Mamon de l’injustice, pour que, quand il fera défaut, ils vous accueillent dans les demeures éternelles.

10 Celui qui est digne de confiance dans une petite affaire est aussi digne de confiance dans une grande, et celui qui est injuste dans une petite affaire est aussi injuste dans une grande. 

11 Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance avec le Mamon injuste, qui vous confiera le bien véritable ? 

12 Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour ce qui appartenait à quelqu’un d’autre, qui vous donnera votre propre bien ?

13 Aucun domestique ne peut être esclave de deux maîtres. En effet, ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon.

Luc 16, 1-13 (traduction Nouvelle Bible Segond)

Quel drôle de texte ! La magouille serait-elle avisée ?

Jésus ne raconte pas cette histoire pour que nous devenions tous des magouilleurs. Mais il essaie de faire comprendre à ses disciples (et donc cela nous concerne aujourd’hui), que, bien que le maître prévoie de renvoyer son intendant parce qu’il a dépensé sans compter ses biens, il reconnaît son habileté.

Habile, avisé… ce n’est sûrement pas les mots qui vous seraient venus à l’esprit quand l’intendant élabore ses plans pour assurer son avenir.

Alors que faire de ce texte ?

Avons-nous intérêt à remettre une dette, une faute à quelqu’un pour se faire bien voir et en tirer avantage ultérieurement ?

Ce genre de calculs pour assurer ses arrières, ce n’est pas vraiment ce que l’on essaie de transmettre dans l’éducation…

Mais la lecture de l’évangile dit clairement que l’intendant habile est loué malgré ses magouilles ; serait-ce ce que Dieu veut pour nous ?

Cette interprétation de l’histoire ne me plaît pas entièrement.

Car l’exhortation à la magouille pour gagner des amis est un peu limite, vous en conviendrez.

Voici une autre interprétation possible :

Imaginez que le maître est Dieu. Que l’intendant est le disciple de Jésus qui dilapide ou plutôt use et abuse de la grâce de Dieu, de son pardon, de son amour inconditionnel, de la création. Il prend tout ce que Dieu met à disposition : encore et encore, toujours plus !

Dieu le renvoie, c’est à dire qu’il dit non à ce mode de fonctionnement, mais la porte n’est pas fermée pour autant. Il n’est pas relevé du jour au lendemain, il a du temps pour réaliser ce qui lui arrive.

L’intendant est mis en position de responsabilité ; obligé de réfléchir à son avenir, obligé à changer de comportement. Arrêter de penser qu’il est normal que Dieu pourvoie à tout, que Dieu ne condamne pas les magouilles, compromissions ou détournements de la perspective de vie et de salut qu’il a voulue pour l’humanité.

L’intendant est mis devant la réalité de la vie quand il est renvoyé ; il est obligé d’ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure.

Il va alors sortir de son isolement, ou plutôt de son auto-suffisance et se tourner vers ceux qu’il devait souvent relancer pour leur dette. La dette est matérielle dans le texte de Luc car il s’agit d’une parabole qui utilise des images.

Que peut représenter la dette de toutes ces personnes ?

Une dette envers Dieu, cela pourrait être un petit quelque chose à se faire pardonner, ou tout simplement l’oubli que le maître leur a prêté quelque chose de précieux : les fruits de la terre, et plus largement la vie, la création.

L’intendant est alors transformé en « envoyé » qui va vers les autres pour réduire leur dette, leur peine, leur culpabilité envers Dieu, en expliquant que le maître, Dieu, est bon (comme dans l’histoire d’avant, ou le fils a dilapidé l’argent de son père et revient tout penaud), et qu’il accueille tout le monde, que ses largesses sont pour tous. C’est pas du tout comme à la banque ou dans la société où 1+1 font deux, c’est ici la générosité qui est première. La générosité et aussi le pardon. En un mot la bienveillance à l’égard des autres, parce que Dieu est bienveillant.

Le comble, c’est que celui qui remet les dettes est largement plus endetté que les autres ; il s’agit d’un être fourbe et autocentré sur sa petite personne et son enrichissement.

Cette histoire a une suite. Car Jésus explique que les disciples, comme l’intendant seront accueillis par les débiteurs dans des maisons éternelles. Les pécheurs deviennent sauveurs ; les rôles sont renversés.

Finalement, la menace du maître de renvoyer l’intendant va l’obliger à rentrer en lui-même pour réfléchir comment s’en sortir. Sa solution ? Voir les autres autrement, non pas comme « ceux qui doivent rendre quelque chose », mais comme de potentiels amis.

C’est en augmentant son nombre d’amis que l’intendant de Dieu va y arriver. Comme dans l’Église : c’est en augmentant le nombre des fidèles que l’on vit, que l’Église est joyeuse. On ne peut pas être disciple tout seul dans son coin.

Cette parabole est finalement une belle histoire de relations humaines, d’amis trouvés là où on ne s’y attend pas (on est peut-être un peu difficiles…). Bien sûr dans notre texte la relation est initiée par opportunisme ; parce que l’intendant ne sait pas faire autrement ! Il ne voit le monde que par le biais du profit.

Mais c’est avisé car c’est la première fois que l’intendant voit qu’il n’est pas seul au monde et pense à entrer en relations avec des personnes.

Une femme, de dos, regarde au loin
De la solitude à la rencontre @Pixabay

Ce matin, Dieu cherche peut-être à bousculer notre manière de penser la grâce, pourtant gratuite. A-t-on pour autant le droit de la gaspiller ou de faire n’importe quoi ? La réponse est évidemment non, l’éthique de responsabilité est très développée en protestantisme.

Mais Dieu connaît la nature humaine et nos petits arrangements avec notre conscience. Malgré le commandement d’amour fraternel, nous avons tant de mal à nous ouvrir à l’altérité.

L’autre différent est souvent inaccessible pour nous. Nous sommes tentés d’aller vers l’autre semblable ; c’est plus facile, plus rassurant. Juste un autre, en miroir exact.

Jésus nous incite à devenir avisé, à ouvrir les yeux sur la manière dont nous détournons, édulcorons l’évangile pour notre propre intérêt, que ce soit pour notre tranquillité ou dans un souci de pérenniser une manière d’être et de faire.

Et si ce texte nous exhortait à arrêter de gruger (voler) Dieu ? Ou du moins à arrêter de penser que notre fonctionnement est tout à fait normal et légitime.

L’évangile est déplacement de notre manière de penser et de vivre ; ce matin, c’est carrément une crise ! Ce « Va te débrouiller tout seul » n’est-il pas simplement méthode pédagogique pour forcer chacune et chacun à ne plus penser, à ne plus voir que le système que nous avons mis en place pour nos vies est trop autocentré ? Le « pour moi, pour mon intérêt propre » doit cesser.

L’urgence est de devoir penser à l’ouverture. Avec des compromis et stratégies pour entrer en relation avec les autres. La question au fond est « comment est-ce que je rentre en relation avec les autres, comment je deviens aimable, comment faire pour que les autres s’intéressent à moi et m’aident en cas de difficulté ».

Il est vrai que dans notre texte de ce matin la méthode interroge. Finalement, est-ce que rendre l’autre débiteur moralement peut être considéré comme une amitié ?

La réponse semble évidemment non. Pourtant, il faut bien l’admettre, une amitié est amitié quand les attentions ne sont pas à sens unique.

Des attentions données et reçues. Dans une relation chacun donne et reçoit, même si ce n’est pas tout à fait équilibré ; chacun y trouve un intérêt : aimer et être aimé, se divertir, rompre la solitude, aider, échanger, partager… ce que l’un apporte enrichit l’autre et vis-versa… Mais ce que l’on ne pense pas toujours, c’est que l’aidant reçoit autant qu’il donne ; de la confiance en lui, de la gratitude, le sentiment d’exister…

Ouvrir les yeux, sortir de nos habitudes, entrer en relation : Dieu nous y pousse ; c’est son appel à sortir de nous-mêmes ce matin, à redonner à la vie une dimension relationnelle qui nous a peut-être échappé un temps.

Que Dieu nous accompagne sur ce chemin relationnel et fraternel.

Amen.

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