La guérison du sourd-muet

Prédication par Catherine G. le 5 septembre 2021 au temple de la Rive-droite sur

Marc 7, 31 à 37:

31Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers le lac de Galilée, en plein territoire de la Décapole.
32On amène à Jésus un homme sourd qui a de la peine à parler, et on le supplie de poser la main sur lui. 
33Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule ; il mit ses doigts dans les oreilles de l’homme et lui toucha la langue avec sa propre salive. 
34Puis il leva les yeux vers le ciel, soupira et dit à l’homme : « Effata ! », ce qui veut dire “Ouvre-toi !” 
35Aussitôt, ses oreilles s’ouvrirent, sa langue se délia et il parlait correctement. 
36Jésus recommanda aux gens de n’en parler à personne ; mais plus il le leur recommandait, plus ils répandaient la nouvelle. 
37Les gens étaient impressionnés au plus haut point ; ils disaient : « Tout ce qu’il fait est vraiment bien ! Il fait entendre les sourds et parler les muets ! »

D’après Marc, le ministère de Jésus a connu trois grandes périodes : au début un printemps galiléen, temps d’enthousiasme populaire, à la fin une lente marche funèbre vers Jérusalem et la croix et au centre, une parenthèse critique, seulement soulignée par Marc, avec débat intérieur comme si Jésus hésitait sur la route à suivre : doit-il être l’un des prophètes d’Israël ou un Christ ouvertement tourné vers les païens, un Christ universel ? Ce centre exact de l’Évangile de Marc occupe la valeur de deux chapitres et se déroule entièrement hors frontières, en territoire païen. Ce grand voyage chez les païens va marquer le début d’un nouveau ministère : Jésus devient le Libérateur, non plus des seuls Juifs, mais aussi de tous les païens.

L’épisode que Marianne vient de nous lire, se situe donc dans ce centre après la guérison de la fille d’une femme syro-phénicienne.

Nous voici donc face à Jésus qui traverse le territoire païen de long en large et en travers. Lui qui cherche sans doute à prendre un peu de recul par rapport à son ministère controversé par les autorités religieuses et même incompris par ses proches, lui qui cherche sans doute à s’isoler va être transformé par une rencontre inattendue, celle avec la femme syro-phénicienne. Dans ce dialogue qu’il noue avec elle, il découvre la dimension universelle de son évangile. Après une telle découverte, il est aisé de comprendre que Jésus sillonne le territoire païen.

Et c’est alors que s’offre à lui cette nouvelle rencontre.

Des personnes portées par l’espérance, lui emmènent un sourd qui a aussi des difficultés à parler. Nouvelle rencontre, nouveau défi !

Car admettez qu’il est difficile de dire à un sourd : « Va, ta foi t’a sauvé ! » Surtout quand ce sourd n’est pas venu de lui-même auprès de Jésus. Difficile de dire à un sourd « Va, ta foi t’a sauvé ! » quand il est avant tout passif et non acteur. Jésus, ça ne lui dit pas grand-chose, sans doute à cause de son ouïe défectueuse, de son impossibilité d’entendre les ouïes-dire des uns et des autres, peut-être de son isolement ou tout simplement son imperméabilité volontaire ou non à ce genre de discours. Mais il est docile et prêt à essayer. Si ça marche , tant mieux, au pire ça fera au moins plaisir à ceux qui l’ont emmené.

Devant cet homme sourd et qui n’est pas venu de lui-même, Jésus ne peut pas agir comme il a l’habitude de le faire. Il ne peut pas nouer un dialogue et simplement renvoyer devant la personne son espérance et sa foi. Il doit trouver un autre moyen que la parole, il doit trouver le moyen de venir le rencontrer dans ce qu’il est, dans son mal et sa souffrance, dans son enfermement volontaire ou subi.

Alors Jésus l’emmène à l’écart et cette action donne une grande importance à la relation de Jésus avec ce malade, à ce face à face très rapproché qu’ils sont en train de vivre.

Les gestes que va faire Jésus ont de quoi étonner. Mais n’y a-t-il pas un geste à trouver qui manifeste la réalité d’une relation ? Ce peut être certaines fois un geste aussi banal qu’une main posée sur une épaule, une main que l’on garde plus longtemps dans la sienne ; un sourire appuyé, une boisson chaude partagée ou un silence marqué par sa longueur pour respecter le silence de l’autre envahi par une émotion qui déborde et qu’il ne peut ou ne veut pas dire…Tous ces gestes qui, en cette période de pandémie, de gestes barrière et de visages masqués font défaut… !!

Et puis Jésus lève les yeux au ciel comme un appel à l’aide en vue d’un acte où la puissance de Dieu sera employée et révélée. Peut être aussi parce que le séjour de Jésus en terre non-juive remet profondément en question l’idée qu’il se fait de sa mission. Peut être cherche-t-il alors la confirmation du chemin qu’il doit suivre.

Puis il soupire ou gémit comme au jardin de Gethsemané quand il tombe à terre et prie son Père d’éloigner de lui la mort qui l’attend.

Enfin il prononce un mot unique : Ephphata : Ouvre-toi! La plus belle des prières que l’on puisse dire pour quelqu’un : qu’il puisse s’ouvrir à la présence du Christ et à la guérison, mais parole destinée aussi peut être à lui-même pour se conforter dans ce nouveau ministère.

Et là, dans ce sourd , parlant difficilement, c’est avec tendresse que l’on reconnaît nos enfants, petits enfants, amis ou autres proches, quand ce n’est pas nous-même.

Car l’histoire de ce sourd peut vraiment nous rencontrer de deux manières fondamentales.

La première parce que nous pouvons facilement nous reconnaître dans ce sourd qui a du mal à parler. C’est bien de notre surdité et de nos difficultés à parler dont il est question dans ce texte. Car Dieu s’adresse à nous. Parfois ça nous l’oublions. Nous avons tendance à croire que cette parole est juste imprimée dans nos bibles. Mais non, elle s’adresse au corps entier via les oreilles. Elle fait réagir, elle peut faire frémir, elle peut donner des boutons, elle suscite mouvement ou résistance, elle peut même mettre KO. Ainsi « Tu aimeras tes ennemis » par exemple. Franchement il y a bien des fois où nous aimerions que Jésus n’ait jamais prononcé une parole pareille !! Quelle contrainte ! Et c’est bien là le paradoxe de l’Évangile : en nous offrant la liberté de Dieu, la seule qui soit, il nous offre la responsabilité, la conscience de ce que l’on devrait faire par rapport à l’autre. Être chrétien, c’est assumer cette liberté et ce n’est pas facile.

Or Dieu nous parle et bien souvent nous ne l’entendons pas. Cette surdité nous enferme en nous-même et nous ne savons plus parler et nous n’osons plus parler, peut être de peur qu’on nous réponde et que nous n’entendions pas comme il faut la réponse. Nous essayons bien quelquefois de bredouiller certaines choses. Mais c’est souvent incompréhensible. Nous ne savons pas parler de Dieu parce que nous sommes sourds à sa parole. Nous exposons nos convictions, parfois dans un langage codé que seuls comprennent ceux qui le parlent aussi …ce qui n’a pas d ‘intérêt.

L’histoire de ce sourd nous rencontre aussi dans les personnes qui vivent autour de nous. Certes elles ne sont pas hostiles à l’évangile ou à la vie de l’église, mais pour le moment elles y sont indifférentes soit parce qu’elles n’ont pas le temps pour ces choses-là, soit parce qu’elles ne voient pas trop ce que cela peut leur apporter, soit pour des raisons que nul ne peut imaginer….Comme notre homme, elles semblent sourdes à toute parole et tout témoignage. Les uns et les autres ont beau tenter de démontrer par a+b la pensée de l’église, la pertinence de l’évangile, l’extraordinaire cadeau de la grâce, rien n’y fait, ces personnes restent sourdes. Ainsi nous entendons parfois de la bouche de nos proches ou de nos prochains, des exclamations de type : « De toute façon, Jésus n’a jamais existé » ou si vous me permettez un souvenir personnel la déclaration de l’aînée de mes petits enfants me disant au récit de l’intervention du Saint Esprit dans la naissance de Jésus: « Comment veux-tu que je crois à cela ? »

L’histoire de ce sourd nous rappelle donc ces personnes qui ne saisissent pas pour le moment le sens pour elles du message de l’évangile.

Pourtant le miracle d’une rencontre n’est jamais loin. Jésus nous le montre. Il suffit parfois juste d’un témoignage d’amour, d’un temps pris pour rencontrer l’autre dans ses attentes et ses questions. C’est dans l’intimité d’un échange qu’une rencontre peut surgir et redonner à l’autre tant l’ouïe que la parole. Et ce tout simplement parce que la vérité d’un être humain s’expérimente à travers une rencontre, un échange, un partage et pas forcément un long discours ou un raisonnement bien construit. L’évangile doit toucher les hommes au creux de leur existence. Et pour ce faire, il doit être dit avec les mots de l’autre,c’est à dire les mots qui rencontrent l’autre.

Les membres appelés à vivre la mission de l’Église sont placés devant l’exigence d’une écoute et d’une attention à l’autre qui précède toute réponse quelles soient acte ou parole.

Dans l’action diaconale, les chrétiens rencontrent des populations dont les références sociales, culturelles, spirituelles sont souvent très différentes des leurs.

Mais également à l’occasion des demandes de rites comme les baptêmes, mariages, obsèques…les chrétiens sont confrontés à des attentes, des spiritualités, des peurs qui ne trouvent pas toujours les mots pour être exprimées. Le cheminement est long avant qu’une ouverture « ephphata » laisse émerger une parole que l’Église puisse entendre de ceux-là situés au-delà des frontières que dressent souvent la liturgie parlée et chantée des cultes dits publics.

La même ouverture « ephphata » permettra de trouver les outils pour exprimer de manière telle qu’elle soit comprise, une parole de Dieu pour le monde.

Encore une petite remarque : à la fin de ce récit Jésus essaie de cacher son miracle. Mais plus il demande de ne rien dire, plus la nouvelle se propage. Ce malentendu total fera sans doute mieux comprendre à Jésus que les miracles finalement éloignent celui qu’il est vraiment et qu’il entend rester, non pas un simple guérisseur mais Jésus le Messie envoyé pour notre salut. Ce qui ne nous empêche pas de demander à Jésus de nous donner de vrais oreilles et des lèvres fidèles.

Alors oui témoigner reste difficile, mais ne restons pas sourds à l’évangile et trouvons les mots pour témoigner, le monde attend !

Amen.

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