Culte de la Cité du 30 janvier 2022

L’Église Protestante Unie de Bordeaux a réuni le 30 janvier 2022 ses paroissiens de tous les secteurs à l’occasion du Culte annuel de la Cité, en présence de Madame la Députée Catherine Fabre, de Monsieur le Maire de Bordeaux Pierre Hurmic, de plusieurs adjoints municipaux ainsi que de quelques représentants d’autres communautés religieuses et des représentants diplomatiques.

Nous vous invitons à écouter la prédication du pasteure Ottilie Bonnema, pasteure aumônier à la Fondation John Bost, en Dordogne.

Replay du culte : deux choix possibles

Ce culte a été enregistré. Vous pouvez visionner tout le culte ou simplement écouter la prédication du pasteure Ottilie Bonnema.

Puis, vous pouvez aussi lire la prédication (en fin de page).

Enregistrement vidéo du Culte de la Cité du 30 janvier 2022
Enregistrement audio de la prédication du pasteur Ottilie Bonnema

Prédication du pasteure Ottilie Bonnema

La sentinelle répond:
Le matin vient, et la nuit aussi.

Esaïe 21 : 12

Le passage d’Esaïe qui s’adresse à Douma est un des plus courts et mystérieux messages d’Esaïe. 2 versets, le veilleur, la nuit, le matin, la voix qui appelle, le silence…

La voix solitaire qui appelle vient de Séir, dans le pays d’Edom, pays traditionnellement ennemi d’Israël. Elle cherche une réponse auprès d’un prophète réputé, même si celui-ci se trouve ailleurs. L’appel est poignant : où en est la nuit, où en est la nuit ? Même en traduction française on attend la poésie de l’écho, la répétition, mah milala, mah milel… en hébreu. C’est poignant, une voix qui s’étire et s’affaiblit. Comme quand on jouait à l’écho quand on était enfant : « il y a quelqu’un, quelqu’un… » (je serais presque tentée de le faire dans ce grand temple)

En réponse à cet appel poignant « veilleur, où en est la nuit ? » Esaïe s’adresse à Douma. Douma, on pourrait le situer aussi dans le pays d’Edom, mais ce n’est pas sûr ; on peut aussi entendre « douma » comme le mot le signifie : « silence ». Douma veut dire silence. Esaïe adressera donc sa parole à un pays de silence.

Cela me parle beaucoup : le pays de silence. Un pays de silence est un lieu où il n’y a pas de parole, il y a peut-être du bruit, il y a des mots, mais il n’y a pas de paroles, pas de paroles vraies. Cela me parle car je suis aumônier dans un lieu où très peu de personnes ont accès à la communication verbale. Cela a été très troublant pour le pasteur que je suis à mon arrivée. Car vous le savez, un pasteur est quelqu’un qui parle. Quand vous m’avez invité pour présider le culte à Bordeaux vous m’avez encore bien précisé que vous comptez surtout sur une prédication, une parole, et pas trop courte…

Le métier du pasteur est un métier de la parole, il annonce, il traduit, il témoigne de la parole de Dieu. Ou il cherche à trouver du sens, à trouver les paroles pour traduire ce qui se vit. Mais comment faire dans un lieu où les gens n’ont pas accès au langage verbal ? Où on ne peut pas entamer une conversation ? Où les mots ne sont pas forcément compris ? On fait comment alors pour être un ministre de la parole dans un lieu où on n’a pas accès aux mots, aux mêmes mots que moi ? Pour moi au début, c’était un sujet de grande perplexité. Comment dire la parole de Dieu ou une parole tout court dans un lieu qui n’a pas accès au langage verbal ?

Un culte dans la chapelle de la Fondation John Bost, à La Force

Il n’y a pas que les mots pour parler. Les regards parlent, les gestes, les gémissements, les attitudes. On peut donner des choses à voir, à sentir, à vivre. Il s’agit plus de vivre la parole que de la comprendre.

Un lieu sans mots n’est pas un lieu de silence, pas du tout même. Les cris et les gémissements parlent, les regards parlent, et les gestes. L’apaisement, la joie se vivent aussi sans mots. Un lieu sans mots n’est pas un lieu de silence si on développe ses oreilles pour entendre autre chose que des mots.

Je vous donne un exemple paradoxal qui se vit au culte du dimanche. J’invite au silence avant la prière d’intercession, ou universelle selon la tradition, vers la fin du culte. Un culte à La Force n’est pas très silencieux, les gens participent vivement, il y a des réactions, ou des crises d’épilepsie au premier rang ou des petits échanges, des soucis pratiques. Mais alors, pour prier il faut se taire, il faut faire de la place à Dieu. Alors, le rituel s’est instauré : un résident vient à côté de moi, et son rôle est d’inviter l’assemblée au silence. Il faut savoir que ce résident lui-même est très sourd, et pourtant, il le fait très bien.

Il lève sa main derrière son oreille et il attend le silence…

Vous voyez, je le fais ici, et vous entendez aussi autre chose que tout à l’heure. Un silence, un silence de communion. Nous étions chacun dans nos pensées, ou notre écoute, et pendant l’instant de silence, nous sommes ensemble. La minute de silence devant un monument aux morts peut être infiniment plus parlant que les plus beaux discours. Paradoxalement, le silence n’est pas que l’absence de mots, c’est autre chose.

De la même manière, ce n’est pas parce qu’il y a des mots qu’il y a une vraie parole. Nous sommes dans un monde qui communique beaucoup, qui communique tout le temps, qui réfléchit sur « les éléments de langage » pour faire passer un message. Résultat : nous avons beaucoup de bruit, beaucoup de protocoles et de discours et très peu de paroles vraies, ce qui donne finalement aussi un monde d’un silence et un vide assourdissant.

Esaïe s’adresse au pays de silence et je me demande à quel pays il s’adresse. Au mien, à la Fondation John Bost, où les résidents ont si peu de mots pour s’exprimer à leur disposition ou à notre monde en dehors qui s’épuise dans des mots qui ne veulent plus rien dire ? Aux deux, certainement. « Veilleur, où en est la nuit, où est la nuit » demande la voix qui vient de Seïr. Cela exprime une immense lassitude. Lassitude d’une nuit qui n’en finit pas. Lassitude de l’époque d’Esaïe dans une situation politique très tendue, mouvementée par des quantités d’intrigues, d’alliances et de bruits de guerre ; rien de nouveau sous le soleil. Lassitude d’une injustice flagrante qui rendait les riches de plus en plus riches et les pauvre de plus en plus pauvres. Rien de nouveau sous le soleil. Rajoutons à cela notre lassitude suite à une crise sanitaire qui n’en finit pas, la crise écologique, migratoire…. « Veilleur, où en est la nuit, où en est la nuit ? »

Et vous m’avez demandé de venir présider un culte sur le thème de la vigilance et l’espérance. Sacré défi. Je ne peux parler que de là où je suis, et en ouvrant le livre, la parole de Dieu, et je trouve la réponse d’Esaïe d’une grande force et beauté.

« Le matin vient, et la nuit aussi ». Ce n’est pas une réponse vous allez me dire. C’est une évidence, le matin vient toujours après la nuit. Et en même temps, chaque matin n’est-il pas dans notre vie déjà l’expérience d’une petite résurrection ? Après une nuit parfois interminable, quand les soucis, le stress, tout ce qu’on n’a pas su régler dans la journée reviennent en boucle, le matin vient comme une bénédiction : c’est un nouveau jour.

Vous savez que le jour commence le soir dans le judaïsme ? C’est tout un symbole. La célébration du sabbat commence le soir du vendredi, pour aboutir dans la journée du samedi. On prend une avance sur la nuit, qui vient, certes, mais le matin aussi. On voit au-delà de la nuit le matin qui vient, sans nier l’existence de la nuit.

Esaïe, qui vivait dans une époque troublée, n’a jamais voulu caresser son peuple dans le sens du poil en les faisant croire que tout allait s’arranger. Dans de périodes de lassitude comme la nôtre, il y a deux réactions extrêmes qui sont toutes les deux néfastes. Soit on sombre dans les prévisions les plus apocalyptiques qui ne sont que l’agrandissement de nos propres peurs profondes. Ou bien on se réfugie dans des réponses illusoires, dans des rêves personnels, privés, un épanouissement personnel à l’abri du monde.

Esaïe avec sa réponse « le matin vient, mais la nuit aussi » n’est ni dans l’un, ni dans l’autre. Il annonce qu’il faut passer par la fin d’une époque, par la destruction de Jérusalem mais que la fin n’est pas la fin. L’espérance n’est pas se bercer d’illusions que tout va s’arranger, Le matin vient, et la nuit aussi. C’est une drôle de réponse. Et c’est la seule qui vaille.

Se lever le matin, ou se relever d’une catastrophe, ou d’un deuil, ou d’une maladie qui transforme à jamais votre vie, c’est là la réponse. Ma prédécesseure Evelyne Jouve aimait raconter qu’après avoir perdu son mari, elle avait repris son travail d’aumônier à la Fondation. Évidemment, elle était dans un processus de deuil ; un jour elle est arrivée dans un pavillon et un résident polyhandicapé l’a salué et lui a dit avec la franchise qui est caractéristique dans ce monde : « tu es triste, pourquoi tu es triste, la vie est belle ». S’entendre dire ça par quelqu’un qui est en fauteuil et qui peut à peine lever sa main et doit vivre une vie loin de tout ce que nous pouvons imaginer comme une vie heureuse et accomplie, ne vous enlève pas votre deuil ou votre tristesse ; et pourtant sa parole vous relève. La nuit est là, mais le matin aussi.

Le théologien allemand Jürgen Moltmann a été le théologien de l’espérance, et ce n’est pas un hasard que lui, qui est né en 1926 et a vécu la guerre et l’horreur de la destruction de Hambourg, a fait de sa vie une vie dévouée à l’espérance. « J’ai survécu, pourquoi suis-je resté en vie et pourquoi ne suis-je pas mort comme les autres ? » C’est pendant ses trois années de prisonnier de guerre en Ecosse qu’il a trouvé un nouveau courage de vivre. Quelqu’un lui a donné une Bible et il est devenu croyant. « In the end was my beginning », c’est de lui. Chaque fin cache un nouveau commencement, si on le cherche, on le trouve, notre travail d’humain sur terre est de ne jamais abandonner la confiance.

J’étais frappée lors d’un voyage en Israël quand j’ai entendu à deux endroits très différents (une faculté de théologie palestinienne à Bethlehem et une rencontre avec un juif à Jérusalem) une réponse très semblable. « Comment voyez-vous l’avenir ? » « Rationnellement, les choses ne s’arrangent pas, c’est de pire en pire, mais on ne peut pas arrêter d’espérer, on le doit à nos enfants ; on ne peut avoir des enfants et leur dire qu’il n’y a pas d’espérance ».

Le matin vient, et la nuit aussi. In the end was my beginning dit Moltmann. La foi vient de là. C’est la persévérance de se lever le matin et de recommencer. Ni dans la résignation, ni dans des rêves illusoires. Les rêves, c’est pour la nuit. Dans ses rêves, chacun de nous est seul, quand nous nous réveillons, nous sommes tous dans un monde commun.

L’espérance chrétienne n’est pas se bercer d’illusions, c’est une ténacité, une persévérance. La ténacité de la graine semée qui doit mourir pour porter fruit.

Notre travail d’humain sur cette terre est d’être responsable, de rendre compte de notre espérance, pour nos enfants, pour le monde. Espérer, c’est commencer et recommencer. Traverser la nuit en espérant le matin. Espérer, c’est voir le monde pas seulement dans sa réalité mais aussi dans ses possibles. Dieu n’est pas seulement notre espérance, nous sommes l’espérance de Dieu pour sa terre.

Mon expérience à John Bost a renforcé mon espérance, malgré et peut être justement grâce à la difficulté des vies humaines que je croise. J’existe parce que quelqu’un d’autre espère en moi, attend quelque chose de moi. L’autre existe parce que je l’appelle à exister, parce que j’attends quelque chose de lui, parce que j’ose une parole dans son pays de silence, et parce qu’il me dit sa parole dans mon pays de silence.

Veilleur, qu’en est-il de la nuit, qu’en est-il de la nuit ? le matin vient, et la nuit aussi, mais le matin vient.

Pasteure Ottilie Bonnema

Partager